En bref
- Paris compte 37 franchissements de la Seine, mais certains ouvrages restent largement absents des parcours de tourisme habituels.
- La passerelle Simone-de-Beauvoir, ouverte en 2006, relie Bercy Ă la BibliothĂšque nationale de France par une silhouette dâacier de 270 mĂštres.
- Rue de Crimée, le dernier pont levant parisien rappelle que le bassin de la Villette demeure une infrastructure fluviale active.
- Le pont de Bir-Hakeim superpose métro aérien, circulation routiÚre et marche piétonne depuis 1905.
- Aux Buttes-Chaumont, deux franchissements racontent un parc construit comme un décor : une passerelle métallique mobile et un viaduc de pierre haut de 22 mÚtres.
Le mĂ©tal grince parfois au-dessus de lâeau. Sur les quais, les passants suivent la Seine sans toujours lever les yeux vers les ouvrages qui organisent leur trajet. Les grands noms â Pont-Neuf, pont Alexandre-III, pont des Arts â captent lâattention ; les cinq ponts suivants racontent une autre histoire de Paris, plus technique, plus paysagĂšre et souvent plus intime.
| Ouvrage | Lieu | Date repĂšre | Ce qui le rend surprenant |
|---|---|---|---|
| Passerelle Simone-de-Beauvoir | Entre Bercy et Tolbiac | 2006 | Deux arcs entrelacés, sans pile dans la Seine |
| Pont levant de la rue de Crimée | Bassin de la Villette | 1885 | Dernier pont levant de Paris |
| Pont de Bir-Hakeim | 15e et 16e arrondissements | 1905 | Deux niveaux, dont un pour la ligne 6 |
| Passerelle des Buttes-Chaumont | Parc des Buttes-Chaumont, 19e | 1867 | Tablier étroit et suspendu à huit mÚtres |
| Pont des Suicidés | Parc des Buttes-Chaumont, 19e | 1867 | Viaduc de pierre dominant le lac |
La passerelle Simone-de-Beauvoir, un pont de Paris qui semble flotter sur la Seine
Elle avance en ondulant. Depuis le quai François-Mauriac, la passerelle Simone-de-Beauvoir dessine deux courbes qui se croisent au-dessus de la riviĂšre, comme un ruban dâacier retenu dans son mouvement. Lâouvrage, inaugurĂ© en 2006, relie lâesplanade de la BibliothĂšque nationale de France François-Mitterrand au parc de Bercy, entre les 12e et 13e arrondissements.
Son implantation dit beaucoup de la transformation de lâest parisien. Dâun cĂŽtĂ©, les anciennes emprises ferroviaires et les Grands Moulins ont laissĂ© place au quartier Paris Rive Gauche ; de lâautre, Bercy a converti ses entrepĂŽts vinicoles en parc, Ă©quipements et commerces. La passerelle ne relie donc pas seulement deux rives : elle assemble deux morceaux de ville rĂ©amĂ©nagĂ©s Ă la fin du XXe siĂšcle et au dĂ©but du suivant.
Le projet est signĂ© par lâarchitecte autrichien Dietmar Feichtinger. Sa particularitĂ© technique tient Ă sa structure : deux arcs en acier, lâun supĂ©rieur et lâautre infĂ©rieur, composent un jeu de courbes qui porte les cheminements. Longue de 270 mĂštres, elle franchit la Seine sans sâappuyer sur une pile au milieu du fleuve. Ce choix prĂ©serve le passage des bateaux et dĂ©gage une vue inhabituelle sur le courant, les façades de Tolbiac et le pont de Bercy voisin.
Ă y regarder de prĂšs, la lĂ©gĂšretĂ© apparente cache une opĂ©ration industrielle considĂ©rable. La structure fut prĂ©assemblĂ©e en Alsace, puis transportĂ©e par voie fluviale jusquâĂ Paris. La pose de la travĂ©e centrale, menĂ©e de nuit Ă lâaide dâune grue flottante, est restĂ©e lâune des images fortes du chantier. La ville ne se fabrique pas seulement avec des plans ; elle se construit aussi par ces gestes presque silencieux, lorsque les infrastructures arrivent par la mĂȘme Seine quâelles doivent franchir.
Le sol en chĂȘne adoucit lâaustĂ©ritĂ© du mĂ©tal. Plusieurs paliers permettent de monter, de descendre, de sâarrĂȘter sans bloquer le passage. Le visiteur pressĂ© traverse souvent tout droit, mais il faut sâattarder devant lâĂ©cart entre les deux arcs : le cadre quâils dessinent transforme le fleuve en scĂšne mobile. Ă lâouest, les silhouettes du ministĂšre de lâĂconomie et des immeubles de Bercy sâĂ©tirent ; Ă lâest, les tours contemporaines de Paris Rive Gauche rappellent que ce secteur reste lâun des grands laboratoires urbains de la capitale.
La passerelle est strictement rĂ©servĂ©e aux piĂ©tons et aux cyclistes. Cette absence de circulation automobile change radicalement lâexpĂ©rience sonore. Les frottements des roues de vĂ©lo, les conversations et le vent dans les garde-corps remplacent le grondement continu qui accompagne la plupart des grands ponts parisiens. Contre toute attente, lâun des franchissements les plus rĂ©cents de Paris procure ainsi une sensation de retrait, alors quâil se situe dans un secteur dense et trĂšs frĂ©quentĂ©.
Cette tranquillitĂ© a nĂ©anmoins sa contrepartie. Aux heures de sortie des bureaux, des cours ou des Ă©vĂ©nements Ă lâAccor Arena, lâĂ©troitesse relative des accĂšs peut produire une circulation compacte. Les cyclistes y croisent les promeneurs, les familles et les coureurs ; lâĂ©lĂ©gance de lâouvrage impose aussi une certaine attention partagĂ©e. Ce nâest pas un belvĂ©dĂšre isolĂ©, mais une piĂšce active du rĂ©seau quotidien.
Pour prolonger cette lecture de lâest parisien, la balade Ă©ditoriale consacrĂ©e Ă Bercy permet de retrouver les traces des anciens chais, tandis que la chronologie de Paris Rive Gauche Ă©claire le basculement du quartier Tolbiac. La passerelle Simone-de-Beauvoir en est le trait dâunion visible : un pont qui fait de la circulation un paysage.
Cette forme souple contraste avec une mĂ©canique autrement plus directe, au nord-est de la capitale, lĂ oĂč le canal impose encore son rythme Ă la rue.

Le pont levant de la rue de Crimée, dernier mécanisme mobile méconnu de Paris
La barriĂšre descend, puis la chaussĂ©e se soulĂšve. Au dĂ©bouchĂ© de la rue de CrimĂ©e, entre le quai de la Marne et le quai de lâOise, le mouvement garde quelque chose de théùtral. Les voitures patientent, les vĂ©los ralentissent, les passants cherchent le passage du regard. Quelques instants plus tard, une pĂ©niche glisse vers le bassin de la Villette.
Construit en 1885, le pont levant de la rue de CrimĂ©e est aujourdâhui le dernier pont mobile de Paris. Il prolonge lâaxe de la rue de CrimĂ©e au-dessus du canal de lâOurcq, Ă son point de rencontre avec le bassin de la Villette. Son rĂŽle est trĂšs concret : permettre la circulation terrestre lorsque le tablier est abaissĂ© et mĂ©nager le passage des bateaux lorsque celui-ci sâĂ©lĂšve.
Lâouvrage pĂšse environ 85 tonnes. Cette masse ne se devine pas toujours depuis les quais, tant sa silhouette industrielle sâinsĂšre dans le dĂ©cor des immeubles et des pĂ©niches amarrĂ©es. Pourtant, le systĂšme de levage hydraulique demeure spectaculaire : le tablier monte Ă la verticale grĂące Ă de grandes roues et Ă un dispositif de contrepoids. La manĆuvre suspend la circulation durant un peu plus dâune minute, un dĂ©lai bref mais suffisant pour rappeler quâune rue nâest jamais seulement une rue.
Ce quâon oublie souvent, câest que le canal de lâOurcq fut longtemps lâune des grandes artĂšres dâapprovisionnement de Paris. DĂšs le dĂ©but du XIXe siĂšcle, il apporte notamment de lâeau et des matĂ©riaux Ă une capitale en forte croissance. Le bassin de la Villette, achevĂ© sous le Premier Empire, sert de port intĂ©rieur. Les entrepĂŽts, les activitĂ©s artisanales et les voies dâeau ont façonnĂ© la physionomie du quartier bien avant les terrasses et les cinĂ©mas qui en ont renouvelĂ© lâusage.
Le pont appartient Ă cette histoire productive. Inscrit au titre des monuments historiques depuis 1993, il constitue moins un dĂ©cor patrimonial quâune machine encore en fonction. Des agents spĂ©cialisĂ©s assurent les opĂ©rations dâouverture et de fermeture selon les passages fluviaux. Lâanimation du mĂ©canisme rappelle que Paris conserve, au milieu de ses boulevards, des infrastructures dont la logique vient dâun temps oĂč la marchandise circulait autant par lâeau que par le rail.
La scĂšne est particuliĂšrement lisible depuis les abords du bassin. On y croise des habitants du 19e arrondissement, des usagers du canal Saint-Martin arrivĂ©s Ă vĂ©lo et des promeneurs qui prolongent leur marche jusquâau parc de la Villette. Sur la rive nord, le quai de la Marne rassemble cafĂ©s, pĂ©niches et façades plus calmes ; sur le quai de lâOise, le bĂąti semble parfois plus directement tournĂ© vers lâeau. Le pont fait tenir ensemble ces deux atmosphĂšres.
Il faut toutefois éviter de réduire ce morceau de ville à une image de carte postale industrielle. La fermeture répétée du franchissement peut compliquer les trajets des automobilistes et des bus ; les quais, trÚs fréquentés aux beaux jours, supportent une densité piétonne réelle. Cette contrainte est précisément ce qui donne au lieu sa cohérence : ici, le fleuve et le canal ne sont pas des arriÚre-plans. Ils commandent encore le temps de la circulation.
Pour comprendre la gĂ©ographie de ce secteur, la lecture du quartier de la Villette peut ĂȘtre complĂ©tĂ©e par la fiche du marchĂ© SecrĂ©tan, situĂ© Ă moins dâun kilomĂštre au sud-ouest. Le pont levant de la rue de CrimĂ©e condense cette part de Paris que les grands circuits de tourisme ignorent : une ville dont les rouages restent visibles.
AprĂšs cette mĂ©canique verticale, la Seine propose un ouvrage plus monumental, oĂč le rail circule littĂ©ralement au-dessus de la chaussĂ©e.
Le pont de Bir-Hakeim, une architecture parisienne à deux étages entre métro et riviÚre
Le mĂ©tro arrive par le ciel. Sur le pont de Bir-Hakeim, les rames de la ligne 6 surgissent entre les piles mĂ©talliques, puis filent vers Passy ou Dupleix dans un bruit rĂ©gulier. En dessous, voitures, deux-roues et piĂ©tons se partagent un autre niveau. Peu de ponts Ă Paris donnent avec autant de prĂ©cision la mesure dâune ville superposĂ©e.
Lâouvrage actuel est inaugurĂ© en 1905, Ă lâoccasion de la grande rĂ©organisation des circulations liĂ©e au dĂ©veloppement du mĂ©tro. Il succĂšde au pont de Passy, Ă©tabli au XIXe siĂšcle. LâingĂ©nieur Louis Biette et lâarchitecte Jean-Camille FormigĂ© imaginent un franchissement Ă deux niveaux, conçu pour relier le 15e et le 16e arrondissements tout en portant le viaduc ferroviaire du mĂ©tro aĂ©rien.
Sa structure mesure environ 237 mĂštres et se divise en deux parties qui rejoignent la pointe de lâĂźle aux Cygnes. Cette dĂ©coupe nâest pas un artifice : lâĂźle, longue bande de terre artificielle créée au XIXe siĂšcle, forme ici un appui gĂ©ographique dĂ©cisif. Depuis le tablier, la vue se dĂ©ploie dâun cĂŽtĂ© vers la tour Eiffel, de lâautre vers les immeubles de Grenelle et les coteaux de Passy. La Seine paraĂźt large, presque lente, malgrĂ© la densitĂ© de la ville autour.
Un dĂ©tail attire lâĆil : les grandes colonnades de fonte, les lampadaires et les ornements du niveau infĂ©rieur. FormigĂ©, qui a Ă©galement travaillĂ© sur les serres du jardin des Plantes et les arĂšnes de LutĂšce, refuse lâidĂ©e dâun ouvrage purement utilitaire. Le pont assume son rĂŽle dâinfrastructure tout en empruntant au vocabulaire dĂ©coratif de son Ă©poque. Cette alliance entre technique et mise en scĂšne explique son pouvoir visuel durable.
Le cinĂ©ma ne sây est pas trompĂ©. Le lieu a servi de dĂ©cor Ă de nombreux tournages, notamment dans Inception de Christopher Nolan en 2010, mais aussi dans des productions françaises et des sĂ©ries internationales. Cette notoriĂ©tĂ© peut faire oublier la fonction premiĂšre du pont : transporter chaque jour une part importante des flux entre la rive gauche et la rive droite. Sous les images de fiction, il y a une infrastructure mĂ©tropolitaine trĂšs concrĂšte.
Ă la pointe de lâĂźle aux Cygnes se dresse La France renaissante, sculpture de Jeanne dâArc Ă cheval rĂ©alisĂ©e par le Danois Holger Wederkinch et installĂ©e en 1930. La statue, tournĂ©e vers lâouest, apparaĂźt souvent dans les photographies prises depuis le pont. Elle compose avec la rĂ©plique de la Statue de la LibertĂ©, situĂ©e plus loin sur lâĂźle, un axe de monuments que lâon remarque rarement lorsquâon ne fait que traverser en mĂ©tro.
La beautĂ© du dispositif sâaccompagne dâune exposition au bruit. Le passage rĂ©gulier des rames, les vĂ©hicules et les rafales venues du fleuve donnent au pont une Ă©nergie qui ne convient pas Ă une marche silencieuse. Les trottoirs restent parfois Ă©troits lorsque les groupes de photographes se massent face Ă la tour Eiffel. LĂ encore, lâintĂ©rĂȘt du lieu tient Ă cette tension : il nâoffre pas une vision lisse de Paris, mais un condensĂ© de ses vitesses.
Le lien avec lâĂźle aux Cygnes mĂ©rite une marche distincte. La carte de la promenade de lâĂźle aux Cygnes permet dâen suivre les 870 mĂštres jusquâau pont de Grenelle, tandis que le simulateur de trajets montre la place de la ligne 6 dans les dĂ©placements quotidiens. Bir-Hakeim rĂ©sume une Ă©vidence urbaine : Ă Paris, un pont peut ĂȘtre Ă la fois rue, rail et balcon sur la Seine.
En quittant les grandes perspectives de la Seine, le regard se dĂ©place vers un relief fabriquĂ© de toutes piĂšces, au cĆur du 19e arrondissement.
La passerelle des Buttes-Chaumont, un pont suspendu surprenant au cĆur dâun parc parisien
Le tablier bouge lĂ©gĂšrement sous les pas. Entre les cĂąbles, le lac apparaĂźt par fragments, sombre sous les feuillages et les rochers reconstituĂ©s. Au parc des Buttes-Chaumont, la passerelle suspendue mĂšne Ă lâĂźle du BelvĂ©dĂšre avec une simplicitĂ© presque aventureuse. Cette sensation tranche avec lâimage habituelle de Paris, ville de pierre et dâalignements.
Le parc ouvre en 1867, Ă lâoccasion de lâExposition universelle. Sous lâimpulsion de NapolĂ©on III et du prĂ©fet Georges-EugĂšne Haussmann, lâancien site des carriĂšres de gypse, des abattoirs et du dĂ©pĂŽt dâĂ©quarrissage est transformĂ© en paysage artificiel. LâingĂ©nieur Adolphe Alphand, lâarchitecte Gabriel Davioud et le jardinier Jean-Pierre Barillet-Deschamps participent Ă cette composition qui mĂȘle reliefs, grotte, lac et belvĂ©dĂšre.
La passerelle mĂ©tallique se situe Ă environ 8 mĂštres au-dessus du lac. Ătroite, dotĂ©e dâun plancher en bois et de garde-corps ajourĂ©s, elle ne cherche pas Ă effacer son mouvement. Elle lâassume. Les oscillations restent limitĂ©es, mais elles suffisent Ă rappeler quâil ne sâagit pas dâun chemin de parc ordinaire. Le franchissement introduit une petite rupture dans la promenade, une variation de sol et de hauteur qui transforme la marche en expĂ©rience physique.
Le nom de Gustave Eiffel lui est souvent associĂ©, tant sa charpente Ă©voque la grammaire mĂ©tallique de la fin du XIXe siĂšcle. Lâhistoire du parc est toutefois le fruit dâun travail collectif oĂč Alphand joue un rĂŽle dĂ©terminant. Cette nuance compte : Paris aime les signatures cĂ©lĂšbres, mais ses grands paysages ont presque toujours Ă©tĂ© produits par des alliances entre ingĂ©nieurs, jardiniers, architectes et ouvriers. Le mĂ©tal, ici, nâest pas une prouesse isolĂ©e ; il sert un dĂ©cor paysager trĂšs orchestrĂ©.
LâĂźle du BelvĂ©dĂšre est dominĂ©e par le temple de la Sibylle, construit par Davioud sur le modĂšle du temple de Vesta Ă Tivoli. Depuis les abords, lâĂ©difice paraĂźt posĂ© sur un piton naturel. Il est pourtant le rĂ©sultat dâune mise en scĂšne soigneusement calculĂ©e. Les rochers, les cascades et les escarpements du parc ont Ă©tĂ© composĂ©s pour produire lâillusion dâune excursion lointaine, Ă quelques centaines de mĂštres seulement des immeubles de la rue Botzaris et de la rue Manin.
On y croise des lecteurs assis dans lâherbe, des enfants attirĂ©s par le lac et des joggeurs qui Ă©vitent les pentes les plus raides. La passerelle concentre ces usages : elle est photographiĂ©e, traversĂ©e, attendue quand elle est temporairement fermĂ©e pour entretien. Cette popularitĂ© entraĂźne une contrepartie prĂ©visible. Les week-ends lumineux, lâaccĂšs Ă lâĂźle peut devenir encombrĂ© et lâĂ©troitesse du tablier impose une circulation lente, parfois frustrante.
Le visiteur pressĂ© passe sans voir la logique gĂ©ologique du lieu. Avant le parc, les carriĂšres avaient entaillĂ© cette colline du nord-est parisien ; aprĂšs 1867, la ville a choisi dâen faire un paysage de loisirs. La passerelle ne franchit donc pas seulement un lac : elle franchit une mĂ©moire de sol, faite dâextraction, de remblais et de jardin public. Elle montre comment lâarchitecture peut transformer une cicatrice urbaine en lieu de respiration.
La lecture du quartier des Buttes-Chaumont permet de replacer le parc dans lâhistoire du 19e arrondissement, et la carte interactive du quartier en chiffres Ă©claire les Ă©quipements autour de la rue Botzaris. Dans ce parc, la passerelle rappelle une idĂ©e simple : le paysage parisien le plus dĂ©paysant est parfois celui qui a Ă©tĂ© entiĂšrement construit.
Ă quelques mĂštres de lĂ , un second ouvrage offre un contraste saisissant : plus massif, plus Ă©levĂ©, et chargĂ© dâune mĂ©moire quâil convient dâaborder avec retenue.
Le pont des SuicidĂ©s aux Buttes-Chaumont, comprendre lâhistoire derriĂšre un nom difficile
La pierre dessine une arche au-dessus du lac. Depuis le chemin infĂ©rieur, le viaduc paraĂźt presque romain, avec sa maçonnerie claire et son profil robuste. Dans le parc des Buttes-Chaumont, cet ouvrage est couramment appelĂ© le pont des SuicidĂ©s. Le surnom est lourd ; il ne rĂ©sume pourtant ni lâarchitecture du lieu ni les usages qui lâont fait vivre depuis plus dâun siĂšcle et demi.
ĂdifiĂ© lors de la crĂ©ation du parc en 1867, le pont conduit vers lâĂźle du BelvĂ©dĂšre et le temple de la Sibylle. Il sâĂ©lĂšve Ă environ 22 mĂštres au-dessus du plan dâeau. Sa silhouette de pierre contraste avec la passerelle mĂ©tallique voisine : ici, tout semble stable, compact, presque antique. Cette impression est voulue. Le jardin conçu sous le Second Empire joue dĂ©libĂ©rĂ©ment sur lâalternance entre ouvrages rustiques, reliefs dramatiques et rĂ©fĂ©rences aux paysages italiens.
Le nom dâusage vient de drames survenus au fil des dĂ©cennies, lorsque certaines personnes ont utilisĂ© la hauteur du viaduc pour mettre fin Ă leurs jours. Il convient de le dire sans dĂ©tail inutile et sans transformer ces tragĂ©dies en rĂ©cit pittoresque. Des dispositifs de protection ont Ă©tĂ© ajoutĂ©s au fil du temps afin de limiter les risques. Lâouvrage demeure aujourdâhui un passage trĂšs frĂ©quentĂ©, entretenu dans le cadre du parc municipal.
Cette histoire difficile rappelle que lâarchitecture nâest jamais sĂ©parĂ©e des rĂ©alitĂ©s humaines. Un pont nâest pas seulement un objet esthĂ©tique ou un dĂ©cor de promenade : il organise des circulations, des points de vue et parfois des situations de vulnĂ©rabilitĂ©. La ville rĂ©pond alors par des amĂ©nagements concrets, souvent discrets. Les protections modifient la perception du viaduc, mais elles signalent aussi une attention nĂ©cessaire Ă la sĂ©curitĂ© dans les lieux en hauteur.
Il faut sâattarder devant les matĂ©riaux. La pierre, les garde-corps et la courbe de lâarche composent une scĂ©nographie qui regarde autant vers le lac que vers le belvĂ©dĂšre. En contrebas, les canards et les barques donnent au site une apparence paisible ; au-dessus, le temple de la Sibylle se dĂ©tache parmi les arbres. Cette coexistence entre beautĂ© paysagĂšre et nom douloureux empĂȘche toute lecture dĂ©corative. Elle oblige Ă voir le parc dans toute son Ă©paisseur.
Le quartier respire autrement autour des Buttes-Chaumont. Les rues de la MouzaĂŻa, Ă lâest, prolongent le relief par des maisons basses, des jardins et des venelles. Plus au sud, autour de Jourdain et de la rue de Belleville, lâactivitĂ© commerciale et les transports reprennent leur cadence. Le parc est donc Ă la fois une destination et une articulation : il relie, par ses chemins, des tissus urbains trĂšs diffĂ©rents sur une superficie dâenviron 25 hectares, selon la Ville de Paris.
Le revers de cette centralitĂ© est connu des riverains. Les beaux jours concentrent les usages sur les pelouses et les chemins, tandis que certains accĂšs escarpĂ©s restent moins faciles pour les personnes Ă mobilitĂ© rĂ©duite. Ce parc de relief ne peut pas offrir partout la mĂȘme accessibilitĂ©. Sa force tient justement Ă cette topographie, mais elle appelle une lecture lucide plutĂŽt quâune admiration automatique.
Dans lâhistoire des ponts parisiens, celui-ci occupe une place singuliĂšre. Il nâest ni un franchissement de la Seine, ni une prouesse ferroviaire, ni une infrastructure routiĂšre majeure. Il est un Ă©lĂ©ment de paysage, construit pour faire oublier les anciennes carriĂšres puis devenu porteur de rĂ©cits contradictoires. Les noms vernaculaires collent parfois aux lieux avec une persistance troublante ; les comprendre permet de ne pas les rĂ©pĂ©ter mĂ©caniquement.
Pour saisir ces cinq ponts surprenants et mĂ©connus en une journĂ©e, le dĂ©tour le plus juste consiste Ă emprunter le chemin infĂ©rieur des Buttes-Chaumont jusquâau viaduc, puis Ă lever les yeux vers lâarche avant de reprendre la marche. Le Paris des ponts commence souvent lĂ oĂč le regard ralentit.
Sources et repĂšres pour approfondir lâhistoire des ponts mĂ©connus de Paris
Les informations historiques et techniques rĂ©unies ici sâappuient sur les fiches patrimoniales de la Ville de Paris, les notices de la Base MĂ©rimĂ©e du ministĂšre de la Culture et les ressources de Paris MusĂ©es. Elles permettent de replacer chaque ouvrage dans une histoire urbaine plus vaste que sa seule apparence.
Pour la passerelle Simone-de-Beauvoir, les donnĂ©es de longueur, dâinauguration et de conception renvoient notamment aux documents de la Ville de Paris consacrĂ©s aux franchissements de la Seine et au projet de Dietmar Feichtinger. Pour le pont de Bir-Hakeim, la date de 1905, le rĂŽle de Louis Biette et de Jean-Camille FormigĂ©, ainsi que la prĂ©sence de la ligne 6, sont documentĂ©s par la RATP et les archives municipales.
Le pont levant de la rue de CrimĂ©e figure dans la documentation de la Base MĂ©rimĂ©e comme ouvrage protĂ©gĂ© au titre des monuments historiques. Les Ă©lĂ©ments relatifs au parc des Buttes-Chaumont, inaugurĂ© en 1867 et amĂ©nagĂ© sous la direction dâAdolphe Alphand, sont prĂ©sentĂ©s par la Ville de Paris et les fonds historiques consacrĂ©s aux transformations haussmanniennes.
Combien de ponts franchissent la Seine Ă Paris ?
Paris compte 37 ponts et passerelles franchissant la Seine, selon les décomptes municipaux généralement retenus. Ce total inclut les ouvrages routiers, ferroviaires et piétons.
Quel est le dernier pont levant encore en activité à Paris ?
Le pont de la rue de CrimĂ©e, au bassin de la Villette, est le dernier pont levant parisien. Construit en 1885, il sâĂ©lĂšve pour laisser circuler les embarcations sur le canal de lâOurcq.
Pourquoi la passerelle Simone-de-Beauvoir est-elle différente des autres ponts de Paris ?
Ouverte en 2006, elle se distingue par ses deux arcs dâacier entrelacĂ©s, son plancher de chĂȘne et lâabsence de pile dans la Seine. Elle est rĂ©servĂ©e aux piĂ©tons et aux cyclistes.
Le pont de Bir-Hakeim est-il accessible Ă pied ?
Oui. Son niveau inférieur comporte des trottoirs piétons, à cÎté de la chaussée routiÚre. Le niveau supérieur accueille le viaduc de la ligne 6 du métro.
Pourquoi le viaduc des Buttes-Chaumont porte-t-il un nom si sombre ?
Le surnom de pont des SuicidĂ©s renvoie Ă des drames anciens. Lâouvrage, construit en 1867, a depuis fait lâobjet de mesures de sĂ©curisation et reste avant tout un passage vers lâĂźle du BelvĂ©dĂšre.